le pouvoir de la volonte

comment la volonté agit invisiblement en nous-même et hors de nous, comment son action soulage et guérit qui sait l’employer, comment elle triomphe des obstacles, modifie les circonstances, s’impose aux autres et confère à chacun le pouvoir de forger son destin. Les plus découragés reprennent confiance

    Nature de la volonté        

 

 

    Qu’est ce que veut dire "vouloir » ? Pour essayer de faire comprendre ce que c’est que vouloir, nous disons à l’enfant « c’est désirer très fort » ! Cela voudrait dire que la volonté et le désir sont de même nature et qu’il y a entre eux qu’une différence de degré. Nous disons la même chose au sujet de la différence entre le désir et la passion. Certes, désir et volonté sont deux modes de conscience, mais n’y a-t-il pas pourtant entre eux des différences ?

    On peut désirer sans aller jusqu’à vraiment vouloir. Mais pourrait-on vouloir sans désirer en même temps ? Une volonté qui ne porterait pas en elle un désir serait une chose très étrange. Qu’y a-t-il de plus dans la volonté qui ne se rencontre pas dans le désir ? Que veut dire l'expression : "avoir la volonté" ?

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A. Entre le souhait et l’effort

    Il y a des différences distinctions importantes, entre des termes proches comme le désir, le souhait, l’effort ou la volonté. Un souhait est passif et flottant: on peut souhaiter n'importe quoi, qu'il fasse beau demain, que l'on gagne au loto dimanche , que les morts sortent de leur tombes ou que les OVNI débarquent sur la Terre. Le souhait est arbitraire. Il est sans lien avec l’intimité de la conscience, sans lien avec soi.. Des souhaits on peut en jeter en l'air comme on le désire.

    1) C'est justement ce qui fait l'attitude du velléitaire qui en reste à la représentation d'un souhait sans parvenir à aller plus loin. Du coup, il tourne en rond et balance les avantages ou le défauts et passe d’une alternative à l’autre sans réussir à se décider. On peut par exemple souhaiter avoir son bac, mais ce n'est pas la même chose que de le vouloir ! La volonté ne se réduit pas à une idée en l’air. Dans la volonté, il n'y a pas cette distance et ce flottement de la velléité. La volonté est la conscience en acte, engagée dans le mouvement même de la réalisation de ses motivations. La volonté n'existe que s'il y a une constance dans la poursuite d'un but, un travail persévérant qui engage la totalité du moi. La volonté enveloppe la puissance incarnée dans le corps-propre, une patience parfois très longue avant d'arriver au résultat. Le souhait lui est myope, il a des vues très courtes et il cherche une satisfaction immédiate. Le souhait, c'est une volonté qui ferait abstraction du temps. Le souhait se cantonne à la représentation de la volonté au lieu de vouloir. C'est un peu comme dans la culture d'une graine. Une fois qu'elle est plantée, on ne va pas la ressortir tout le temps pour savoir si elle pousse, on la laisse dans la terre et on nourrit son développement. Un tempérament extraverti, qui est très velléitaire, se dispersera en souhaits qu'il pourra chanter sur les toits ; résultat : il en restera au souhait ! Un esprit volontaire sera plus intériorisé, condensé, quant à ses buts, il fera mûrir ses projets et sa volonté ne se dispersera pas dans un faire-voir. Le secret subjectif est une réserve de force pour la volonté, ceux qui sont tout à l'extérieur perde une réserve de force. (texte)

    2) La relation entre volonté et désir elle, est plus subtile. Dans le désir réside une puissance, une énergie qui est celle de la Vie. Il est clair que dans toute volonté; il y a un désir comme but à atteindre. Pourtant, la volonté est plus que le simple désir, c'est un désir que j'ai fait mien, c'est un désir auquel je me suis identifié et que je veux maintenant réaliser, car il est devenu comme une extension, un accroissement de moi. La trace de l'ego comme pouvoir d'appropriation est inscrite dans l'acte volontaire. Regardez l'enfant, dès que le sens de l'ego apparaît: "je veux" ceci, je veux cela. Dans la force de cette affirmation, il y a la puissance du moi et sa présence insistante. (exercice 4b)

     La volonté porte en elle une affirmation centrale qui est volonté de devenir, volonté d’être davantage et davantage. Le désir cherche l’accroissement et il contient en lui la puissance d’affirmation de la Vie, mais la volonté fait de cette puissance une application dirigée, maîtrisée, ordonnée, conforme à des fins fixées par avance. Le désir peut s’insinuer en moi, peut-être l’effet d’une suggestion. Mais la volonté est plus qu’une influence, la volonté entreprend ce que le désir perçoit comme séduisant, comme la tentation du désirable. Le désir peut se disperser en de multiples objets. Cependant, comme on ne peut correctement faire qu’une chose à la fois, on ne peut vouloir qu’une chose, même s'il est possible d’avoir de multiples désirs. Parce que la volonté est volonté du moi, la volonté est une. Quand nous disons agir bon gré, mal gré, nous percevons bien que la volonté est la faculté de faire ou de ne pas faire suivant son gré, ce qui ne veut rien dire d’autre sinon que le principe qui me détermine à l’action volontaire se trouve en moi. La volonté est le propre d’un être agissant et d’une action que j’engage de toutes mes forces. (texte)

    3) Cette affirmation de la volonté est-elle la même chose que l’effort ? L’effort peut-être désordonné, manquer de but et manquer de constance. La volonté impose un but, un ordre et une constance : la volonté est intentionnelle. La tradition occidentale a souvent identifié l’effort à la volonté. Le volontarisme qui va de Descartes à Maine de Biran, ou Alain, nous a habitué à l'idée selon laquelle la volonté ne s'éprouvait que dans l'effort. L'exemple de Maine de Biran, c'est celui de la chaise tenue à bout de bras: cet effort qui tend à prouver que la volonté est un pouvoir hyperorganique, capable de dépasser la douleur du corps. Cette idée est profondément gravée dans la conscience commune. Nous pensons qu'avoir de la volonté, c’est « faire des efforts ». Nous voyons alors la volonté comme une lutte contre la résistance du corps. Mais c'est une vision superficielle. La tension de la volonté et l'entêtement face au sentiment de résistance dans l'effort ne sont pas la même chose. Un roi qui doit signer son abdication n'a que très peu d'effort à faire. Mais pour la volonté, il est très dur d'accepter l'idée même de l'abdication. Quand la motivation de la volonté est très grande, nous sommes capable de déployer une immense énergie et ne pas avoir vraiment conscience de faire des efforts. Quand nous avons l’occasion de faire ce que nous aimons, ou bien quelque chose pour quelqu'un que nous aimons, l'effort s'oublie de lui-même. Il peut y avoir des cas où la volonté puissante est rassemblée, où elle parvient à une habileté qui lui permet d'accomplir beaucoup avec un effort extérieur assez minime.

    Vouloir ce n'est pas comme on le dit parfois, "faites des efforts". Il y a quelque chose de paralysant et de désespérant dans cette formule. C’est une incitation à vide. Elle ne contient pas de direction et même pire, pas de vraie motivation. Donnez-nous un sens, une motivation belle, grande, hardie et vous verrez ! nous ferons des efforts inouï, sans même nous ne rendre compte ! Vouloir, c'est s’élancer vers un but, porter intensément contre soi un désir et le mener avec patience à sa réalisation, ce n’est pas « faire des efforts ». De toute manière, on n'a jamais vu que l’effort brutal, le body bulding ou tout effort pour l’effort, formait vraiment la volonté ! La volonté n’est pas physique comme peut l’être l’effort. La volonté est spirituelle dans son essence, mais elle se donne à elle-même dans le jeu du corps avec le monde, dans le corps à corps avec le cours des choses.

    En sommes, la volonté est le moi agissant, le moi qui a conscience de ce qu’il poursuit, qui tour à tour délibère, choisi, décide, entreprend, le moi qui se met en mouvement. La volonté enveloppe l’effort, mais en le faisant oublier parce qu’elle est une énergie en mouvement.

B. Le moi et la faiblesse de la volonté

        En quel sens la volition est elle alors un acte psychique ? Faut il voir dans la volonté l’action de l’intellect ? Quels rapports entretiennent l'intellect et la volonté ? Ou plus précisément, d'où vient la force de la volonté? Est-elle tirée de la réflexion de la pensée ? N'y a-t-il pas des cas où la réflexion peut justement paralyser la volonté? (texte)

    1) La volonté est vue dans l’opinion comme quelque chose que nous avons. Le sens commun dit « avoir de la volonté », ou « ne pas avoir  de volonté». Il est clair que nous avons une certaine admiration pour celui qui a la force de porter sa volonté à bout de bras envers et contre tout. Il y a aussi un mépris dans la considération de celui que l’on considère comme un faible, une personne manquant de volonté. Par contre on dit que l’on est intelligent, stupide ou borné. Comme si l’intelligence regardait l’être de chacun et la volonté l’avoir. Il y a cependant des distinctions à marquer : L’intelligence a deux aspects, elle est la capacité de relier (inter-ligare). Un esprit intelligent est aussi intuitif, il relie aisément ce qui peut-être mis en rapport. L’intellect par contre est la capacité de discriminer, de distinguer le vrai du faux, le réel de l’illusoire. L’intellect procède par analyse. Il sépare et oppose. L’intellect est ce fonctionnement du mental très habile qui joue de la différence, des séparation et des oppositions. Peut-on dire que nous avons de la volonté comme si elle pouvait être détachée du moi, tandis que l’intelligence en serait plus proche?

    Que se passe-t-il dans l’affaiblissement de la volonté ? Dans certains troubles psychiques, les aboulies, le malade raisonne d'autant plus qu'il agit moins. Il pèse tellement le pour et le contre qu'en définitive, il ne peut plus rien faire du tout: parce qu'il est impuissant à agir, il finit par se donner tous les motifs possibles de ne rien faire. Il n’arrive pas à vouloir, il rumine une incessante analyse de lui-même et de la réalité qui le maintient en retrait de toute volonté. Il est donc probable qu’une constante introspection risque, en portant constamment l’analyse sur soi, de paralyser la volonté. Nous avons un exemple étonnant dans l’œuvre d'Amiel, un penseur introspectif qui s'est livré sur des milliers de pages à une auto-analyse. Dans son Journal, il voit dans Maine de Biran - le philosophe de la volonté - le manque de volonté, ce manque qui le mine profondément:

    "Pourquoi Biran fait-il de la volonté le tout de l'homme ? Parce qu'il avait trop peu de volonté. L'homme estime surtout ce qui lui manque et grandit ce qu'il désire"

 

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    Y a-t-il une relation entre le déficit du vouloir et l'auto-analyse ? Plus on pousse les scrupules intellectuels et moins on peut vouloir. Amiel répète tout au long du Journal, dans une obsédante litanie, la faiblesse de sa volonté.

    "Tu as peur de vivre, vouloir est pour toi un supplice, agir une agonie, et tu t'efforces à tout prix de dormir. Et pourtant suivant la loi fatale, c'est justement la volonté qui seule t'apaise, et l'action qui seule te satisfait"

 

...

    "Je n'ai pas su, pu, ni voulu choisir, me borner, m'enraciner : je suis resté feu follet et voilà le résultat : vanité, stérilité, inquiétude et néant ! Ennui et tristesse par dessus le marché". (texte)

    La faiblesse détourne la volonté du monde, la replie vers le moi et l'introspection prend alors la forme d'un ressassement de l'ego sur ses limites. La minutie de l'analyse de soi-même, au lieu de compenser le sentiment de la perte du vouloir, ne fait que l’accroître, comme si le fait même d'analyser le moi n'apportait jamais de solution à ses conflits, une vigueur nouvelle, mais en prolongeait la durée. L’analyse grossit ce sur quoi elle porte, elle donne une valeur démesurée à ce que la conscience naïve ne percevrait que comme un détail. Or, pour vouloir, il faut savoir prendre des risque et se lancer. A force d'examiner ses faiblesses, on s'étouffe peu à peu, et chez Amiel, la virtuosité du style vient encore accentuer le sentiment de la vanité et de la médiocrité. L’auto-analyse entraîne la conscience à contempler sa propre déroute. (texte) Mais attention, cette déroute n'est pas un seul instant étrangère à l'analyse elle-même, (texte) elle lui est nécessairement liée. A vouloir perpétuellement se critiquer, l’ego finit par éprouver, non pas une libération, mais la seule négativité d'une privation, le seul acte d'ôter ce qui est critiquable.

    A observer de près ce qui est jugé comme une faiblesse,on glisse en réalité de l'analyse à la condamnation. Mais justement, comprendre, ce n'est ni condamner ni approuver, c'est voir clairement. Or le Journal d'Amiel est plutôt une longue redite, une exhortation morale du moi dont les fautes apparaissent avec une évidence de plus en plus cruelle : "Assez longtemps tu t'es caché, retiré, refusé. Songe à vivre"

 

. L'écriture est devenue variation sur l'impossibilité de vivre, c'est-à-dire l’impossibilité de vouloir. Elle finit par donner une substance quasi-rationnelle à une impuissance à être et à être soi. Or justement, l'incapacité d'être pleinement Soi est la faiblesse. On peut donc lire dans le texte d'Amiel des formules comme: "Mon péché c'est le découragement ; mon malheur c'est l'indétermination, mon effroi, c'est d'être dupe, et dupe de moi-même, mon idole c'est la liberté , ma croix c'est de vouloir, mon entrave c'est le doute"

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    2) La paralysie du vouloir se manifeste comme doute. Le doute, une fois installé et soigneusement entretenu, maintient la volonté dans un état d'incertitude qui remet en cause la validité de ce qui est, et de ce qui doit être, étouffant ainsi par avance la manifestation du désir et la lueur d'un espoir. Quand l'espoir lui-même s'éloigne, il ne reste plus que le glissement sans fin de l'incertitude ; dans l'âme le gouffre vide du désespoir, la béance d'une vie manquée.

    "Je suis un naufragé qui n'en convient pas. Je suis une aspiration déçue et une vie manquée. Le doute détruit en moi jusqu'à la faculté d'espérer ; à peine si je crois à ce que je tiens, tant la fragilité de tout bien m'est présente"

 

. (texte) A quoi bon dit alors cette pensée faible, vouloir, n'est-ce pas au fond assez vain?

    Sur quel terrain prolifère le désespoir ? Sur celui du doute. Le doute procède lui-même de la peur : "Vouloir, c'est-à-dire entrer dans l'engrenage des obstacles et des résistances, risquer la défaite, prendre la mesure de sa faiblesse, ouvrir le gouffre de l'insatiable désir, me fait peur depuis bien longtemps"

 

. La peur vient elle-même de la dualité. Quand la conscience se perçoit séparé du monde, et en lutte avec lui, elle devient le moi qui lutte avec le monde et c'est de la dualité que vient la peur de l'affronter. La peur de s'engager retient dès lors le moi en lui-même, dans l'intimité de la pensée ce qui prive la volonté de tout élan. Afin d'écarter le risque de l'engagement et de l'échec, le mental travaille à justifier l'attitude du repli, donc à saper la volonté. Le Journal devient l'exercice de la contention ascétique du vouloir. "De très bonne heure, j'ai découvert qu'il était plus simple d'abdiquer une prétention que de la satisfaire... seulement comme défaut de logique, j'ai laissé parfois survenir des regrets... il faut être ascétique jusqu'au bout"

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    Une logique traverse l’auto-analyse, celle de l'ascétisme moral, une sorte de mortification de la volonté. Cette tentative de négation fait perdre la disponibilité d’une compréhension libre de toute condamnation, la seule compréhension capable de libérer la volonté. Amiel est hanté et paralysé par des scrupules moraux. L'introspection n'est pas une compréhension patiente et honnête, mais une rumination ou le scrupule devient à lui-même son propre motif. Elle devient la pensée du scrupule, pensée d'une faiblesse dont la sincérité glaciale fouille l'impuissance de l'ego jusqu'à l'éradication du désir. Elle est la faiblesse qui, du vouloir profond de la Vie, fait une simple velléité, qui brûle la présence de ce qui est, à la flamme d'idéaux à jamais inaccessibles. Amiel, qui chérissait en idolâtre la Femme, sera resté seul à contempler un modèle, à idéaliser l'amour au lieu d'aimer

 

. La puissance de l’auto-analyse sert donc ici à se ménager une repli dans un idéal de vie, au lieu de vivre délibérément. Or vivre délibérément c'est justement vouloir ! Il y a visiblement dans la puissance de la volonté une puissance qui n’appartient pas à l’intellect analytique.

C. Le vouloir de la Vie et l’ego

    Nous ne devrions donc pas affirmer trop vite que la volonté est une puissance « intellectuelle », sans être très attentif sur ce que nous appelons « puissance » et ce que nous désignons par « intellect ». Une volonté qui serait une pure pensée, qui ne serait que représentation, ne serait jamais une volonté. Il faut qu’elle se traduise par un engagement et Schopenhauer ajoute, un engagement du corps. (texte) Le corps prolonge la volonté en acte. Le corps incarne le vouloir.

    1) Amiel avoue que l'esprit critique exerce une négativité qui sape le travail constructif de la pensée, mais ici l'opération critique ne porte pas sur des idées, mais sur l'affirmation de la Vie. "L'analyse poussée jusqu'au bout se dévore elle-même, comme le serpent égyptien. Il faut lui donner une matière extérieure à mordre et à dissoudre, si l'on veut empêcher sa destruction par son action sur elle-même"

 

. Contre l’unité intérieure de la vie, le pouvoir de l’analyse peut-être destructeur. Aussi, "mieux vaut dilater la vie, l'étendre en cercle grandissant, que de la diminuer et de la restreindre obstinément par la contraction solitaire... par l'analyse je me suis annulé"

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    Or justement, dilater la vie, n'est ce pas aussi vouloir ? Au moins, cela doit vouloir dire ne pas être divisé. L’acharnement que le moi exerce contre lui-même en se déjugeant provient de l’auto-analyse. Mais il aussi l'expression de la négativité que l'ego porte en lui-même dans la représentation de ses propres limites. Ce que nous montre l'exemple d'Amiel, c'est que cette négativité s'enracine dans la non-acceptation, le rejet de soi, la dévalorisation de soi. Or le rejet de soi produit la division. La scission par rapport à soi, est la faiblesse. C'est une vie malade, au sens de la maladie de la vie dont parle Michel Henry, (texte) qui dit comme dans un soupir : je ne suis que cela : que cette peur de vivre, cette impuissance, cette honte. Je ne suis presque rien, et ce rien m'est insupportable. Alors, à quoi bon vouloir ? Les nœuds du coeur, se resserrent, et il ne reste que la dérisoire crispation sur la finitude de cet ego qui ne peut trouver en lui plus grand que lui, n'en finit pas de répéter son incapacité à s'élever au-dessus de son état actuel et ne peut donc jamais vouloir. Il y a dans le mouvement même de la volonté une expansion dont il est incapable. La crispation de l'ego s'appuie sur le travail de l'intellect qui sépare, déchire et oppose et met sous le regard de la pensée, une vie en lambeaux. "La décomposition est meurtrière quand elle dépasse l'énergie combinatrice de la vie"

 

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    Quelle limite la pensée ne doit-elle pas franchirpur ne pas se nier elle-même en tant que sujet ? Celle de

 

l'intuition perçue par l'intelligence. "La réflexion est redoutable si elle détruit la faculté d'intuition". L'intuition est ce que cherche l'intelligence pour retrouver l'unité de l'objet. La connaissance devrait sauvegarder l'intuition et oeuvrer en elle, a fortiori quand il s'agit du domaine de l'intériorité. L'unité de la Vie, qui rend possible l'opération même de l'analyse par l'intellect, doit être respectée. Or cette délicatesse de la pensée aux prises avec son objet, Amiel ne la comprend que par rapport aux choses : "Il faut respecter, interroger, et non massacrer ce que l'on veut connaître. Il faut s'assimiler aux choses, se donner à elles, s'ouvrir docilement à leur influence, s'imprégner de leur originalité et de leur forme distinctive, avant de les brutaliser en les anatomisant". Mais la règle ne vaut plus quand il s'agit du moi vivant ; l'intellect peut alors, sans contradiction apparente, s'offrir le plaisir presque masochiste de dépecer la subjectivité. Et pourtant, "comprendre c'est posséder par sympathie, puis par l'intelligence la chose comprise"

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    2) Mais, et c'est là que nous voyons clairement le problème, il n'est que trop clair qu'Amiel se hait trop lui-même pour avoir cette sympathie nécessaire à la compréhension, et il n'hésite pas à exercer contre lui cette brutalité que par ailleurs il réprouve pour les choses. Pour comprendre il faut prendre avec soi dans l'intimité propre à l'intelligence, il faut relier, ne pas opposer, détacher, déchirer ce qui est dans de pures abstractions. La compréhension ne se dispose que dans l'horizon du sentiment du cœur. Le moi ne devrait pas être dissout dans ses objets, ses éléments épars, ni figé abstraitement dans une de ses figures, mais doit senti et éprouvé comme un Soi intime. Quel est au contraire le résultat d’une analyse continuelle du moi : "Tu perds l'unité de vie, de force, d'action, l'unité du moi ; tu es légion, parlement, anarchie, tu es division, analyse, réflexion... de là ta faiblesse... L'unité et la simplicité de l'être, la confiance et la spontanéité de la vie sont en train de disparaître. C'est pour cela que tu ne peux agir, que tu n'as point de caractère"

 

. La faiblesse de la volonté, ou la faiblesse du caractère n'est pas seulement la cause, mais aussi l'effet de la pensée critique. La faiblesse ronge la volonté et fait que la vie s'auto-dévore, vient de son opération sur elle-même. Et elle s'auto-dévore sous la forme de la condamnation de soi, d’une pensée critique qui la rend la volonté faible.

    Est-ce là un cercle vicieux? Le problème est au fond celui du rapport à soi de la vie, ce rapport à soi sous-jacent à la volonté elle-même. L'unité du moi réside dans l'unité d'une conscience qui cohère avec soi, dans l'unité de la Vie. N'est ce pas là justement le lieu originel de la force de la volonté?

    Le moi qui se déploie dans la volonté est essentiellement un, mais tour à tour, s'abandonne et se reprend, s'accepte ou se refuse, il lutte contre le monde, rencontre la déception, se retourne contre lui-même. La vie se donne et se veut et elle se veut individuellement sous la forme d’une volonté de l’ego. Or la vie en sont fond, dans son soi le plus intime est sentiment. Ainsi, le cœur ne peut-être sans raison, ni l'intelligence sans amour. Le moi du vouloir ne peut pas se déprendre de lui-même pour devenir un moi-intellectuel aussi lucide que glacé.

    Il n’y a pas de moi intellectuel ou de moi passionnel, il n’y a pas de volonté en dehors du moi. Il n’y a que les mouvements de la pensée et ses courants. Certes, dans la colère je suis plongé dans le vertige de l'émotion, dans le tourbillon de la contrariété; mais qui serait donc le malin génie capable de me rappeler volontairement à plus de contenance ? Qui retrouve le calme sinon moi ? Ce n'est pas un autre que moi qui prend conscience de moi-même, rien ne serait plus absurde. Un miroir peut dans la colère produire un effet étonnant, apaiser la fureur, parce qu'un instant, je me suis vu tel que je suis. Le changement opéré, le retournement de conscience, ne signifie pas alors la substitution par la volonté d’un moi-hystérique à un moi-raisonnable, il est passage d'un vécu de l'ego à un autre vécu, dans le même moi. Il n’y a pas plusieurs consciences mais une conscience et des vécus diversifiés. La conscience porte aussi en elle, un pouvoir de se transcender elle-même

 

, qui ne présuppose le recours à un autre moi. Le moi se veut lui-même et se construit lui-même dans la durée et ce vouloir de soi est l’individualité vivante, c'est-à-dire l’individualité incarnée. La volonté et l’ego sont une seule et même chose. La volonté de puissance et l’ego ne sont pas séparable, de même que ne se distinguent pas le désir de continuité de l’ego et la volonté. (texte)

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    La volonté n’est pas une « faculté » que l’on pourrait séparer et ranger à côté d’autres facultés. Elle est la conscience de l’ego dans son affirmation vivante. La force de la volonté est antérieure au pouvoir de division de l'intellect, elle réside dans l'unité pure d'une Vie qui cohère avec Soi. On dit couramment que la faiblesse de la volonté vient d'un manque de confiance en soi. C'est une expression qui a un sens métaphysique. La confiance en soi vient de la cohérence avec soi, d'une absence de division qui fait la Force. Quelle est la racine de la faiblesse? De la tentative de division portée au cœur de la vie. Michel Henry dans la Généalogie de la psychanalyse.

    L'unité du Soi est en réalité invincible, car elle est l'unité même de la Vie. "le vouloir se défaire de soi du soi est la faiblesse même en tant que ce vouloir se heurte à une force plus grande que lui, à la plus grande force, c'est qui édifie le Soi, la Force de la force"

 

. Vouloir se défaire de soi est une tentative impossible car elle entre directement en contradiction avec l'essence de la Vie. Le projet est voué à l'échec. "L'analyse, les doctrine de la mauvaise foi, de l'interprétation, du soupçon etc."

en divisant la vie contre elle-même sape le vouloir profond de la vie. C'est en effet dans l'unité du je suis qu'est le siège de la Force qui permet à l’ego de vouloir et de se vouloir. C’est sur ce fond que la volonté se déploie.

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